Le puissant général iranien Qassem Soleimani, ainsi qu'un leader pro-iranien en Irak et émissaire de Téhéran pour les affaires irakiennes, ont été tués tôt vendredi dans un raid à Bagdad exécuté par les États-Unis à la demande du président Donald Trump, trois jours après une attaque contre l'ambassade américaine.
La mort du général iranien Soleimani, en charge des affaires irakiennes au sein de l'armée idéologique de la République islamique, et d'Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires majoritairement pro-Iran désormais intégrés à l'État irakien, et dont le patron officiel est le conseiller à la sécurité nationale du premier ministre irakien, fait redouter une explosion de la violence en Irak.
Après plusieurs heures de silence, le gouvernement irakien a réagi à cette attaque dans la capitale; le premier ministre a ainsi évoqué une « agression » américaine.
L'ambassade américaine à Bagdad, attaquée mardi par des pro-Iran, a appelé vendredi ses ressortissants à quitter l'Irak « immédiatement », quelques heures après l'assassinat du puissant général iranien.
La chancellerie appelle les Américains en Irak à partir
par avion tant que cela est possible, alors que le raid a eu lieu dans l'enceinte même de l'aéroport de Bagdad,
sinon vers d'autres pays par voie terrestre. Les principaux postes-frontières de l'Irak mènent vers l'Iran et la Syrie en guerre, alors que d'autres points de passage existent vers l'Arabie saoudite et la Turquie.
Une frappe ordonnée par Trump
Sur ordre du président, l'armée américaine a pris des mesures défensives décisives pour protéger le personnel américain à l'étranger en tuant Qassem Soleimani, a indiqué le Pentagone dans un communiqué.
Le Pentagone a pris soin de souligner que le général Soleimani était le chef des opérations extérieures des Gardiens de la révolution, une organisation considérée comme terroriste par Washington depuis avril dernier.
Le général iranien présidait aux négociations pour former le futur gouvernement irakien.
Le général Soleimani préparait activement des plans pour attaquer des diplomates et des militaires américains en Irak et à travers la région, ajoute le communiqué, qui attribue au puissant général iranien la mort de « centaines » de soldats américains et alliés.
Le chef démocrate de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants a déploré jeudi soir que Donald Trump n'ait pas notifié le Congrès américain du raid mené en Irak contre le général Soleimani.
Cette frappe a eu lieu sans notification ni consultation avec le Congrès, a écrit dans un communiqué Eliot Engel.
Mener une action de cette gravité sans impliquer le Congrès soulève de graves problèmes légaux et constitue un affront aux pouvoirs du Congrès, a poursuivi l'élu de New York.
La chef des démocrates à la Chambre, Nancy Pelosi, a de son côté dénoncé une « escalade dangereuse ».
L'Amérique – et le monde – ne peuvent pas se permettre une escalade des tensions qui atteigne un point de non-retour, a estimé Mme Pelosi dans un communiqué.
Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo a publié vendredi sur Twitter une vidéo montrant ce qu'il présente comme des Irakiens « dansant dans la rue » pour célébrer la mort du général.
Des Irakiens – des Irakiens – dansant dans la rue pour la liberté; reconnaissants que le général Soleimani ne soit plus, a tweeté M. Pompeo pour accompagner une vidéo montrant une foule courant le long d'une route en brandissant des drapeaux et des banderoles.
M. Pompeo n'a fourni aucune précision sur l'origine de cette vidéo ou le lieu de son tournage.
Selon un photographe de l'AFP, des dizaines d'Irakiens dansaient vendredi matin sur la place Tahrir de Bagdad en criant leur joie.
Une mort qui sera « vengée »
Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, s'est engagé vendredi à « venger » la mort du puissant général.
Le martyre est la récompense de son inlassable travail durant toutes ces années [...]. Si Dieu le veut, son oeuvre et son chemin ne s'arrêteront pas là, et une vengeance implacable attend les criminels qui ont empli leurs mains de son sang et de celui des autres martyrs, a dit l'ayatollah Khamenei sur son compte Twitter.
L'Iran et les
nations libres de la régionse vengeront des États-Unis, a de son côté annoncé le président Hassan Rohani.
Il n'y a aucun doute sur le fait que la grande nation d'Iran et les autres nations libres de la région prendront leur revanche sur l'Amérique criminelle pour cet horrible meurtre, a déclaré M. Rohani dans un communiqué publié sur le site du gouvernement.
L'attaque est également considérée comme une
escalade extrêmement dangereuse et imprudente, a pour sa part prévenu vendredi sur Twitter le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif.
Soleimani a rejoint nos frères martyrs mais notre revanche sur l'Amérique sera terrible, a indiqué, également sur Twitter, Mohsen Rezai, un ancien chef des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique de la République islamique.
Qaïs al-Khazali, un commandant de la coalition pro-iranienne en Irak, a appelé vendredi « tous les combattants » à se « tenir prêts ».
Que tous les combattants résistants se tiennent prêts car ce qui nous attend, c'est une conquête proche et une grande victoire, a écrit M. Khazali, chef d'Assaïb Ahl al-Haq, une des plus importantes factions du Hachd al-Chaabi, dans une lettre manuscrite dont l'AFP a pu consulter une copie.
Le turbulent leader chiite Moqtada Sadr a lui aussi donné vendredi l'ordre à ses combattants de l'Armée du Mehdi de se « tenir prêts », réactivant ainsi une milice officiellement dissoute depuis environ une décennie et qui avait semé la terreur dans les rangs des soldats américains en Irak.
Impacts économiques et appel au calme
La nouvelle a déjà fait bondir de plus de 4 % les cours du pétrole. L'or noir iranien est déjà sous le coup de sanctions américaines et la montée en puissance de l'influence de Téhéran en Irak, deuxième producteur de l'OPEP, fait redouter aux experts un isolement diplomatique et des sanctions politiques et économiques.
Le bombardement à Bagdad a par ailleurs eu des répercussions jusqu'en Chine : Pékin a fait part vendredi de sa « préoccupation » et a appelé au « calme » après le raid américain.
Nous demandons instamment à toutes les parties concernées, en particulier aux États-Unis, de garder leur calme et de faire preuve de retenue afin d'éviter une nouvelle escalade des tensions, a indiqué devant la presse un porte-parole de la diplomatie chinoise, Geng Shuang.
La France a plaidé vendredi pour la "stabilité" au Moyen-Orient, estimant par la voie d'Amélie de Montchalin, secrétaire d'État aux Affaires européennes, que
l'escalade militaire [était] toujours dangereuse.
On se réveille dans un monde plus dangereux. L'escalade militaire est toujours dangereuse, a-t-elle déclaré au micro de RTL.
Quand de telles opérations ont lieu, on voit bien que l'escalade est en marche alors que nous souhaitons avant tout la stabilité et la désescalade, a-t-elle ajouté.
Son homologue britannique, Dominic Raab, a appelé « toutes les parties à la désescalade ».
Nous avons toujours reconnu la menace agressive posée par la force iranienne Qods dirigée par Qassem Soleimani. Après sa mort, nous exhortons toutes les parties à la désescalade. Un autre conflit n'est aucunement dans notre intérêt, a déclaré le chef de la diplomatie britannique dans un communiqué.
En Russie, le Kremlin a mis en garde vendredi contre les conséquences de l'assassinat ciblé.
L'assassinat de Soleimani [...] est un palier hasardeux qui va mener à l'accroissement des tensions dans la région, a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères, cité par les agences RIA Novosti et TASS.
Soleimani servait fidèlement les intérêts de l'Iran. Nous présentons nos sincères condoléances au peuple iranien, a-t-il ajouté.
Entre ses deux grands alliés américain et iranien
Depuis des années, le pays est pris en étau entre ses deux grands alliés américain et iranien. Après une série d'attaques à la roquette contre des diplomates et des soldats américains, attribuées par Washington aux pro-Iran en Irak, l'escalade atteint un sommet inédit avec la mort violente vendredi des deux hauts responsables.
Le
raid américain, selon le Hachd, a visé un convoi des pro-Iran près de l'aéroport de Bagdad. Au moins huit personnes ont été tuées, ont indiqué des responsables des services de sécurité irakiens.
Si le Hachd a combattu à partir de 2014 aux côtés des troupes irakiennes et de la coalition internationale antidjihadistes emmenée par les États-Unis, ses factions les plus pro-iraniennes, pour certaines nées dans la lutte contre l'occupation américaine de 2003 à 2011, sont désormais considérées par les Américains comme une menace plus importante que le groupe État islamique (EI).
Soleimani est mon chef
Mardi, des milliers des combattants du Hachd et de ses partisans avaient déferlé dans l'ultra-sécurisée Zone verte de Bagdad où se trouve l'ambassade américaine, ont attaqué la chancellerie à coup de béliers de fortune et ont tracé des graffitis sans équivoque sur les murs.
Non à l'Amérique, disait l'un,
Soleimani est mon chef, affirmait un autre.
Cet épisode de violence inédit semblait terminé mercredi avec le retrait des pro-Iran de la Zone verte, sur ordre du Hachd.
Mais les morts de vendredi donnent de plus en plus de consistance à la menace qui pèse depuis des mois sur l'Irak : que son sol se transforme en un champ de bataille par procuration pour l'Iran et les États-Unis.
Une dizaine d'attaques à la roquette ont visé depuis fin octobre des soldats et des diplomates américains, tuant il y a une semaine un sous-traitant américain.
Dimanche soir, Washington, qui accuse les factions pro-Iran du Hachd al-Chaabi d'être derrière ces attaques non revendiquées, avait répondu en bombardant des bases de l'une d'elles près de la frontière syrienne, faisant 25 morts, ce qui a entraîné l'attaque de l'ambassade américaine.






Publié le :
1 juin 2020Par:
Diarrasse Napie