Rappel utile : pour mener à bien la lutte contre la Covid 19 en Côte d’Ivoire, et surtout circonscrire la pandémie à la ville d’Abidjan, qui très tôt s’est affichée comme l’épicentre de la maladie, les pouvoirs publics ivoiriens ont déclaré l’isolement du district d’Abidjan.
Interdisant ainsi, les allées et venues de la population entre cette vaste circonscription et les villes de l’arrière-pays. Toutefois, une dérogation à cette mesure a été prévue, qui profite aux personnes, dont les motifs de déplacement devront être liés à des décès, d’autres cas de force majeur etc.
Elle profite également aux opérateurs économiques. Qui, comme les premiers bénéficiaires cités de cette dérogation, sont tous tenus d’adresser des demandes d’autorisation de sortie en ligne, aux autorités policières. Ensuite, les demandes sont soumises à examen, avant d’être suivies d’une réponse, positive ou négative.
Parcours du combattant
Mais, le constat qui se dégage du fonctionnement de cette disposition est que, les demandes d’autorisation de sortie du Grand-Abidjan de bon nombre de personnes, particulièrement les opérateurs économiques ne sont pas toujours satisfaites à temps et comme il se doit. Causant par ce fait même des pertes énormes à leurs entreprises et de sérieux désagréments aux responsables.
L’Entreprise Général Manager Tescom, spécialisée dans les dépannages et l’entretien et qui, pour ce faire, effectue des missions régulières à l’intérieur du pays, en a fait l’amère expérience.
Mr Diagou, un des responsables de la PME nous explique les difficultés rencontrées depuis le mois d’avril. « Conformément aux contrats en cours, nous avons effectué les visites de Janvier sans problème. Mais en avril, après Abidjan où nous avons travaillé sans problème, notre parcours du combattant commencera, lorsqu’il s’agira pour nous de nous rendre à l’intérieur du pays.
Mr Diagou, un des responsables de la PME nous explique les difficultés rencontrées depuis le mois d’avril. « Conformément aux contrats en cours, nous avons effectué les visites de Janvier sans problème. Mais en avril, après Abidjan où nous avons travaillé sans problème, notre parcours du combattant commencera, lorsqu’il s’agira pour nous de nous rendre à l’intérieur du pays.
Il faut une demande en ligne: la première adresse en ligne communiquée à savoir www.matd.org n'a jamais fonctionné et c'est par le bouche à oreille que nous avons atterri au Ministère de la Sécurité où nous avons eu in extremis le sésame pour trois jours. Trois jours sous couvre feu pour travailler à Divo, Gagnoa, Duékoué, Daloa et Yakro... Pour ceux qui connaissent la Côte d'Ivoire et l'état de nos routes... Je vous laisse deviner la suite.
A notre retour et devant nous rendre maintenant à Abengourou et Katiola, on apprend que le Ministère ne délivre plus de papier et qu’il existe une nouvelle adresse en ligne: www.autorisation.securite.com. Après maintes tentatives infructueuses, l’adresse est fonctionnelle deux jours plus tard. Tout comme la première, les demandes sont individuelles et il faut fournir CNI, ORDRE DE MISSION et JUSTIFICATIFS de mission. Contre toute attente, sur nos trois demandes, deux sont acceptées et une refusée sans justificatifs.
À la demande il faut maintenant prouver que le demandeur est négatif au test de la Covid. Mais là où il y a problème, c’est que tous les centres sont engorgés. Pendant que la demande de sortie en ligne se gère sur 72h, les résultats du test ne sont disponibles qu'au bout de 6 jours au lieu des 2 annoncés par les autorités. Conclusion, nous devons reprendre nos demandes puisque ne sont autorisés à sortir d'Abidjan que les personnes déclarée négative au test de la Covid » nous a raconté Mr Diagou.
Toutes les demandes rejetées.
En plus de cette PME, Djoh-Bi, promoteur immobilier à Bouaké, rencontré à Koumassi qui a la charge de la construction d’une cité est bloqué à Abidjan depuis fin mars. Selon lui, toutes ses demandes de sortie ont été rejetées malgré les assurances qu’il a données. Il nous a expliqué qu’il est venu à Abidjan réceptionner des engins et du matériel de construction pour les convoyer à Bouaké.
« Je suis bloqué ici et toutes les demandes que j’ai faites ont été rejetées. Or à Bouaké, j’emploie plus de cent jeunes qui n’ont jusque- là, pas perçu un seul sou. Les travaux sont également arrêtés. C’est un drame. Il faut que les autorités lèvent cette mesure afin que nous puissions rejoindre nos travailleurs » a plaidé Djoh-Bi.
Mais le responsable de la PME General Tescom et le promoteur immobilier assurent n’avoir jamais tenté d’autres voies illégales et attendent impatiemment la levée cette mesure qui impact[MT1] e négativement l’économie nationale.
On laisse passer à Elibou en payant un passe droit
Malgré le dispositif sécuritaire mis en place, sur l’autoroute du nord pour vérifier que les usagers qui entrent et sortent de la ville d’Abidjan, sont bel et bien autorisés à le faire, certaines personnes ne disposant d’aucune autorisation à cet effet, arrivent tout de même à passer par les mailles du filet.
Pour autant, ces déplacements non autorisés résultent d’actes peu recommandables, impliquant aussi bien les forces de l’ordre que les voyageurs.
Selon les témoignages que nous avons recueillis, ce n’est ni plus ni moins qu’un véritable commerce qui se passe aux différents corridors entre les Force de défenses et de sécurité et les personnes non autorisées à se déplacer. .
Au lieu de renvoyer purement et simplement les voyageurs indélicats à leur lieu de résidence pour qu’ils se conforment aux dispositions en vigueur, les agents commis à la sécurité des corridors en profiteraient pour les laisser passer, moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes.
L’un des points névralgiques de ces transactions financières peu scrupuleuses est le corridor d’Elibou, situé sur l’autoroute du nord.
C’est du moins ce qui ressort du témoignage d’une jeune dame venue de Daloa pour les obsèques de sa sœur ainée, décédée à Abidjan. La jeune dame que nous nommerons Brigitte Yao pour les besoins de l’enquête, raconte qu’elle a déboursé la somme de 5 000 Fcfa pour emprunter un minicar de Daloa à Elibou.
Sur place, le chauffeur a proposé à ceux qui veulent poursuivre le chemin à destination d’Abidjan de lui remettre la somme de 3 000 Fcfa, pour qu’il négocie le passage avec les gendarmes de service. Sans cela, ils ne pourront pas continuer la route, jusqu’à la capitale économique.
Le chauffeur, selon les révélations de la jeune dame, dira avec insistance que sans argent, les gendarmes ne les laisseront pas passer.
Ne disposant pas d’assez de moyens financiers, Brigitte Yao, à l’instar de quelques voyageurs, est descendu du véhicule.
Certains jeunes de la localité, qui les ont approchés discrètement, leur ont expliqué qu’ils peuvent emprunter des tricycles pour poursuivre la route par des voies détournées.
Une offre qu’elle a acceptée sur l’insistance de l’un d’entre eux. Ce dernier lui affirme surtout qu’à chaque corridor, il faut obligatoirement verser de l’argent aux agents des forces de l’ordre. Qui peuvent augmenter leurs tarifs aux grés de leurs humeurs. Ce qui peut entrainer de longues tractations susceptibles d’allonger la durée du voyage et occasionner ainsi un retard pour les voyageurs.
Craignant de tomber sous le coup du couvre-feu, qui était fixé à 21 heures, Brigitte Yao embarque promptement à bord d’un tricycle en direction de M’Brago, puis emprunte une moto pour le village d’Attinguié. De là, une partie de ses compagnons et elles, sont conduits à Yopougon Siporex à bord d’un véhicule personnel.
Elle confie avoir dépensé en tout et pour tout la somme de 15 000 Fcfa. Mais ne regrette pas de l’avoir fait. Car pour elle, cela valait la peine.
Stationner son véhicule avant le poste de contrôle
Pour une raison différente de celle évoquée par Brigitte Yao, F. Kouassi, qui est le chauffeur d’un particulier vivant dans la commune de Cocody, dit avoir été contraint de se rendre de toute urgence dans la ville d’Adzopé. Pour aller chercher des médicaments chez un guérisseur. En vue du traitement d’un proche parent.
Un de ses amis de quartier à Abobo, lui avait déjà signifié que même sans autorisation officielle, il est possible de sortir du grand Abidjan pour l’intérieur du pays. Il fallait selon l’ami en question prévoir au bas-mot 2 000 Fcfa par corridor pour passer sans souci. Une pratique qui s’assimile à des passages à péage.
L’informateur de Kouassi lui a également précisé que lorsqu’on arrive au corridor, il faut stationner son véhicule avant le poste des agents commis à la surveillance. Puis aller négocier le passage avec ceux-ci, payer ce qu’il faut, avant que l’autorisation de poursuivre la route ne soit accordée.
Kouassi, qui a effectué le déplacement avec le véhicule d’un de ses amis, affirme s’être conformé aux conseils à lui prodigués. Et cela lui a réussi. L’aller-retour d’Abidjan à Adzopé, lui a coûté 8 000 Fcfa. Soit 4 000 Fcfa pour l’aller et le même montant pour le retour
Aller Adzopé sans autorisation
D’autres moyens de transport pour se rendre dans cette même localité, sans autorisation, existent. Nous en avons eu la preuve le mardi 12 mai 2020 aux environs de 12 heures 45 minutes. Un jeune homme arrêté à proximité du feu tricolore situé non loin de l’église universelle du royaume de Dieu, hèle les passants en ces termes : « Adzopé, Adzopé, Adzopé, 5 000 Fcfa… ».
Le jeune coxer nous confie après un bref entretien que les mini-cars qui y vont, chargent en face de l’immeuble Le Mirador. Arrivé au lieu indiqué, nous apercevons un mini-car plus connu sous le nom de Massa, qui est chargé de diverses marchandises. Hormis quelques places assises qui ne sont pas occupées. L’un des chargeurs avec qui nous avons pris langue, confie que pour se rendre à Adzopé, il faut se présenter le matin et prévoir la somme de 5 000 Fcfa. Rien de plus. Il n’évoque même pas l’autorisation de sortie. Nous avons entendu des personnes à côté souffler que les 5 000 Fcfa tiennent compte des passe droits que les conducteurs doivent remettre aux forces de l’ordre aux différents corridors.
Malgré l’existence de ce commerce déguisé qui prospère aux différents corridors, certains voyageurs usent d’ingéniosité pour ne pas laisser trop de plumes. C’est le cas de B. Y, propriétaire d’une ferme agro-pastorale à Becedi-Brignan, un village de la sous-préfecture d’Agou.
Il affirme s’être rendu dans sa ferme pour abattre certains de ces porcs, dont l’entretien commençait à peser sur lui pour les vendre à Abidjan.
Le voyage au départ de Bécedi s’est déroulé sans accrocs. Il n’a pas dépensé un seul centime. Car, il a pris le soin d’appeler un gendarme en service au corridor pour plaider. C’est au retour qu’il dit avoir remis la somme de 1 000 Fcfa pour le passage du véhicule qui transportait la viande des porcs. Qu’il avait préalablement abattus.
L’usage des circuits clandestins
Les circuits clandestins, qui ne sont rien d’autres que les pistes reliant certaines localités rurales sont aussi régulièrement empruntées, par plusieurs personnes pour se soustraire à l’obtention d’une autorisation en vue d’accéder dans le grand Abidjan, ou d’en sortir à destination de l’arrière- pays. Le témoignage de Dame Babo, qui de Divo a pu regagner Abidjan pour assister sa fille, Marie-Ange dont l’époux venait de décéder, est révélateur du fait. De Divo à Guitry, elle a pu rejoindre Grand-Lahou et là, les transporteurs lui ont fait emprunter une moto pour passer par une piste contournant le corridor des policiers et gendarmes. Après deux heures et demie à peu près de piste à moto, elle s’est retrouvée à Dabou où elle a poussé un ouf de soulagement, car cette commune étant dans le grand Abidjan.
Un autre cas aussi impressionnant, nous vient d’un interlocteur ayant requis l’anonymat, directeur général d’une société express qui possède une fourgonnette convoyant au quotidien des colis et du courrier d’Abidjan à Bouaké. A notre demande, ce dernier nous a proposés de payer entre 10 à 20 000 Fcfa pour occuper le siège se trouvant à côté de lui dans la cabine de sa fourgonnette. Un moyen tès facile pour lui de nous faire sortir d’Abidjan sans autorisation. Il nous fait tout simplement passer pour un membre du personnel de sa société express accréditée. Et le tour est joué.
Plusieurs options et circuits illicites sont utilisés pour éviter le péage de l’autoroute du nord, check-point des Forces de l’ordre et sécurité. Certains jeunes originaires d’Agboville, avec lesquels nous partageons le voisinage, dans leur causerie, nous ont conté leur exploit. Pour aller à Agboville, par la voie de la MACA, ils ont emprunté une piste à moto pour ne pas avoir affaire aux gendarmes du péage d’Azaguié.
Une fois à Azaguié, une autre moto les conduit jusqu’au carrefour d’Agboville. Un autre jeune qui se prénomme Chris à Cocody que nous avons interrogé, était bloqué à Daloa pour des obsèques. Sur conseils de ses proches, il s’est engagé à regagner Abidjan, à partir de la voie qui part de Daloa à Gagnoa puis Divo.
De là, pour éviter le péage de l’autoroute du nord, il a mis le cap sur N’doucy pour utiliser l’ancienne voie (qui menait à Abidjan), conduisant du village de Bécédi (Sikensi) aux villages adjoukrou de Youwili, Lopou pour sortir enfin sur le carrefour Grand Lahou-Dabou et être ainsi, au bout de ses peines. Puis rentrer paisiblement à Abidjan.
Comme on peut bien le constater, l’isolement du grand Abidjan, bien qu’ayant jusqu’ici contribué largement à circonscrire la manifestation de la pandémie dans la capitale économique, pour ainsi protéger les villes de l’intérieur de la covid 19, n’est tout simplement pas l’affaire de tout le monde.
Ibrahim Sékou Koné
Jérémy Junior
Attéméné Job Okobé





