« I can’t breathe ». C’est par cette tentative désespérée pour échapper à sa détresse respiratoire que le Noir-Américain George Floyd a supplié la barbarie policière de lui épargner ce qui lui restait encore de souffle de vie face à la mort que lui infligeait Derek Chauvin, l’infâme officier de police de Minneapolis. Nous sommes heureux de savoir que le Procureur du Minnesota, Keith Ellison, a inculpé l’assassin de Floyd de meurtre au 2ème degré, tandis que les autres policiers qui l’ont assisté dans son sinistre forfait sont poursuivis pour complicité et non-assistance à personne en danger. La tragédie « George Floyd » aurait-elle donné lieu à ces inculpations si l’affaire n’avait pas suscité dans le monde une vague d’indignation marquée aux Etats-Unis par de violents mouvements de protestation populaire ? L’histoire des violences policières envers les Noirs aux Etats-Unis nous imposent de répondre par la négative. De Rodney Glen King à George Floyd, en passant par Eric Garner, Tamir Rice, Freddie Gray, et bien d’autres victimes inconnus, les tragédies résultant des brutalités policières ont été bien souvent appréhendées comme un épiphénomène des contradictions sociales qui agitent les Etats-Unis. Les décès qui découlent de ces bavures des forces de l’ordre interviennent dans un contexte de tensions raciales que beaucoup de policiers blancs enveniment à dessein au profit de l’idéologie de la suprématie blanche, dont se réclament fièrement ou secrètement de pseudo-patriotes proches de l’actuel président des USA, Donald Trump.
C’est sans aucun doute pour soulager les névroses ressentimentistes de cette aile radicale du nationalisme blanc et ses affidés de néo-conservateurs au sein du parti républicain que l’actuel locataire de la Maison Blanche a menacé de déployer l’armée pour mater les protestations populaires, et rétablir l’ordre et le pouvoir de la justice dans les zones chaudes du pays qui dénoncent l’incompétence notoire et la faillite de son leadership politique ; l’objectif final étant pour le régime en place de protéger « the American people and the homeland at any cost », pour reprendre des mots de Chad Wolf, en charge du Département Américain de la Sécurité Nationale. Dans cet objectif, l’insécurité permanente que les brutalités policières imposent à la nation n’est pas cernée de façon critique comme la conséquence du déni de justice et du non-respect du principe fondamental qui établit dans les lois américaines qu’« aucun Etat ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relevant de sa juridiction, l'égale protection des lois ». C’est dans ce contexte qu’il faut méditer la portée du slogan « No Justice, No Peace » : cri de ralliement, il est devenu ce mot de passe pour des activistes pro-Floyd qui ont compris que le dévoiement de l’esprit des lois par les juntes policières est de nature à entraîner inéluctablement une violence susceptible d’engendrer, en réaction, une contre-violence; il en sera ainsi chaque que fois que l’injustice occasionnera la perversion des valeurs morales qui sont censées régir la nature de nos relations sociales dans une nation qui se dit civilisée, alors qu’une bonne frange de la population n’éprouve curieusement aucun déshonneur à fouler aux pieds le besoin de reconnaissance égalitaire des minorités visibles.
Après les tragédies historiques liées au génocide des Indiens et à l’esclavage des Noirs, ce sont aujourd’hui le retour en force de la xénophobie et de l’intolérance, l’exclusion socio-économique, le racisme endémique et les violences policières qui jettent la suspicion et l’opprobre sur le degré de civilisation de l’Amérique, par la faute même de zombies négrophages (qui cassent ou se nourrissent du nègre). Le paradoxe de l’Amérique, c’est qu’elle recèle, fort heureusement, en son sein des forces de subversion qui s’efforcent de prouver au risque de leur vie ou de leur dignité que le pays de l’Oncle Sam peut être vu et gouverné autrement ; que les images honteuses des brutalités policières et de la discrimination systémique ne reflètent pas toujours la complexité et l’ambiguïté d’une société condamnée à combattre ses propres démons intérieurs. C’est dans cette perspective qu’il faut saluer le mouvement de protestation populaire qui a été lancé sous l’impulsion fondamentale des gens de toutes les races et de toutes les conditions socio-économiques contre l’oppression dont la race noire est victime. Ce qui est réconfortant dans cette affaire, c’est le fait que de nombreux éléments de la police, de l’armée et des hommes politiques se sont mis à genoux comme pour marquer symboliquement leur soutien à la grogne populaire qui a tenu, en outre, à affirmer que « Black Lives Matter ». Si par cet acte de solidarité, ils ont montré que la décence et l’humanité sont des vertus qui n’ont pas déserté le cœur de l’Homo Americanus, il convient toutefois de relever que le symbolisme de la génuflexion ne suffira pas à lui tout seul pour améliorer de façon miraculeuse les relations entre la police américaine et les Noirs. Inspirée par le sentiment de la faute ou de la culpabilité, la messe de la solidarité doit, en terme de prière collective, céder la place aux pragmatismes des actions concrètes. Au plan politique, les autorités (si elles en sont capables) doivent, en l’occurrence, travailler à renforcer la notion de démocratie, en consolidant le principe d’égalité qui stipule dans les textes fondamentaux que tous les « hommes sont créés égaux ». Elles doivent le faire sous l’exigence de cette conviction que la démocratie sera toujours mise à mal chaque fois que les gardiens de ses institutions conjugueront de façon restrictive cette notion d’égalité dans le primitivisme d’un flic aussi zélé que celui qui a étouffé à mort la liberté de vivre de George Floyd ; une énième situation malheureuse qui, au-delà des frontières états-uniennes, fait tristement songer à la disparition tragique de plusieurs autres victimes issues des minorités visibles. C’est le cas d’Adama Traoré, ce jeune noir de 24 ans mort en 2016 dans les cachots de la gendarmerie de Persan (Val-d'Oise), après son interpellation à Beaumont-sur-Oise, en France. Pour réclamer « Justice pour Adama », plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont mobilisées contre les violences policières, le mardi 2 juin au nord de Paris. La mobilisation a été portée par la figure charismatique de la grande sœur d'Adama, Assa Traoré, dont les propos rejoignent ceux des activistes « Pro-Floyd », quand elle situe la portée de la lutte en ces termes : « Notre combat est universel. Il dénonce la répression policière vécue par les jeunes de couleur dans les quartiers populaires » […]...
Pour en revenir aux Etats-Unis, il faut relever que la démocratie américaine est étroitement associée au triomphe d’un capitalisme qui peine rétablir l’équité envers ceux et celles qui sont victimes de la discrimination systémique à l’intérieur ou à l’extérieur des quartiers populaires. Pour redorer son blason, le capitalisme doit soumettre ces valeurs de profits aux exigences d’une éthique qui exècre l’inégalité des chances au profit de la transformation d’un système économique où le mérite et la vertu transcendent les couleurs de la peau pour être récompensés selon le mythe d’Horacio Alger : « From Rags to Riches ». C’est à ce prix que le « American Dream » peut redevenir ce qu’il était, ou plus précisément ce qu’il fut. A l’évidence, les minorités visibles auront de la misère à véritablement opérer leur ascension sociale vers la réalisation du rêve américain aussi longtemps qu’ils évolueront dans un environnement gangréné par le virus des brutalités policières qui sont le fait de sheriffs des temps modernes innervés par le désir mortifère de soumettre la chair noire à la loi des pistolets, ces armes à feu qui sont devenus le symbole grotesque de leur virilité sur les scènes de la médiocrité socio-politique. La grande révolte qu’a provoquée la mort de George Floyd est l’expression du ras-le bol d’une majorité d’activistes américains qui réclament que le gouvernement opère des changements qualitatifs sur la base de réformes en profondeur contre la banalisation des violences policières qui condamnent la vie de bien de Noirs à la dissolution dans l’insignifiance absolue. L’idéalisme du mouvement de protestation populaire a été salué par le Président Barack Obama qui a, par ailleurs, invité toutes les composantes de la société américaine à travailler ensemble afin de créer, à partir de la diversité que nous sommes, une société qui serait à la mesure de ses plus grands idéaux. Au niveau pratique, des activistes en faveur du renouveau ont lancé des pistes de réflexion pour changer le comportement de la police à travers les mesures suivantes, qui se donnent à lire comme l’expression plurielle d’une aspiration morale : « la fin des prises d'étranglement, la fin des tirs sur des véhicules mobiles, pas de tir sans sommation, épuiser toutes les options avant d’ouvrir le feu, désamorcer la situation, le devoir pour un policier d'intervenir lorsqu'il est témoin d'un usage excessif de la force par l'un de ses collègues, un recours à la force proportionné au niveau de résistance d'un interpellé, des rapports de police complets ».
Ces recommandations essentielles serviront-elles de vaccin à tous ces agents de police qui éprouvent une espèce de fascination morbide pour la brutalité ? Réussiront-elles à réduire le nombre de décès liés aux violences policières ? Enfin, l’application de ces recommandations parviendra-t-elle à satisfaire la revendication des minorités pour un statut égal des religions, des cultures, des races et des sexes. Espérons-le, pour que George Floyd et ses autres camarades de bronze ne soient pas morts en vain dans les miasmes existentiels de l’empire américain. Que leur disparition serve plutôt à engendrer au sein de la société américaine ce que le philosophe Charles Taylor appelle « une meilleure compréhension éthique » pour mieux vivre ensemble. Cela suffira-t-il, au bout du compte, pour mettre fin au cycle des tragédies policières qui endeuillent les familles noires aux Etats-Unis ? L’avenir nous le dira.
Dr. Kanaté Soumahoro Dahouda, Ph.D. New York State, USA.






Publié le :
6 novembre 2020Par:
Loethiers Mackan