On les croit perdus pour une vie professionnelle. Mais ces jeunes gens et jeunes filles de nos cités peuvent rebondir et faire le métier de leur rêve, si une bonne opportunité de formation leur est offerte. Incursion dans le monde de ces jeunes en apprentissage au sein d’entreprises qui les préparent à un emploi.
Djabia Adou Michaelle vivotait hier de petits commerces. Depuis le mois d’avril, elle suit une formation pratique en coiffure-esthétique dans l’établissement Fashion Hair, sis à Marcory Remblais. Quand nous arrivons dans ce salon coquet, ce jeudi 4 juin 2020, autour de 11h, elle est toute absorbée à assister la patronne des lieux, qui est en train de réaliser une coiffure sur la tête d’une cliente.
Vêtue d’une blouse blanche, cheveux tissés, les contours des cils dessinés avec minutie et rouge à lèvres, délicatement appliqué, elle exécute avec délicatesse les instructions que lui donne sa supérieure, occupée à rendre belle la cliente. Michaelle fait partie d’une vague de jeunes filles que l’établissement a accueillies pour leur donner une formation pratique au métier de coiffeuse-esthéticienne. Cela fait deux mois qu’elle se frotte aux réalités de ce métier manuel. « J’aime la beauté, l’art, la coiffure, le maquillage. C’est pourquoi j’ai choisi de me former en esthétique », lâche-t-elle, la joie au visage.
« On nous apprend déjà le brushing, le tissage. En si peu de temps, j’ai appris pas mal de choses », se réjouit-elle. Elle se dit heureuse d’avoir pu bénéficier de cette opportunité offerte par l’Agence de Formation Professionnelle (Agefop), en partenariat avec l’Agence Emploi Jeunes. « Je me débouillais déjà dans le commerce, mais je n’étais pas satisfaite car je voulais faire quelque chose à temps plein », renchérit-elle, tout en remerciant l’entreprise d’accueil et tous ceux qui lui ont tendu cette perche salvatrice.
Apprentie mécanicienne
En attendant la fin de sa formation, prévue pour durer entre 6 mois et 1 an, Michaelle envisage l’avenir avec espoir. Elle se dit confiante de s’insérer demain dans le monde du travail en exerçant un métier qui la passionne.
Autre lieu, autre réalité. Au garage Sanan à Marcory Remblais, Djedjro Brou Emmanuella est également en apprentissage chez le maître des lieux, Sanan William. Cette jeune fille y fait ses premiers pas dans le métier de la mécanique automobile. A notre arrivée dans ce garage, le même jeudi, peu avant midi, elle et d’autres apprentis s’affairent à remettre en état un véhicule. Vêtue d’une blouse bleu foncé, cheveux coupés, Emmanuella affiche un visage qui contraste avec celui de l’apprentie esthéticienne Michaelle : pas de rouge à lèvre ni aucun autre artifice de beauté sur le visage. Comme pour coller aux réalités de ce métier, dont les journées riment avec salissure d’huile de moteur.
Voilà trois mois qu’Emmanuella est admise dans ce garage moderne et propret, situé à près de 100 m de l’église Sainte Bernadatte de Marcory. A notre passage dans le garage, elle et ses compagnons de stage sont occupés à travailler sur un véhicule. En jeans et portant des chaussures semblables à celles d’un ouvrier du BTP, elle a les mains enduites d’huile de moteur. « J’ai arrêté les études très tôt. Depuis, je ne faisais rien de bon. Quand j’ai été informée de cette formation, j’ai sauté sur l’occasion. Il faut dire que des membres de ma famille travaillent déjà dans ce milieu : mon père est soudeur et mes cousins sont mécaniciens », explique-t-elle en cherchant presque ses mots. « On m’a donné la chance d’apprendre un métier», ajoute-t-elle.
Comme Djedro Emmanuella, le jeune Aka Blé George s’est vu offrir lui aussi une opportunité d’apprendre un métier, alors qu’il était déscolarisé. « J’étais à la maison, je ne faisais rien », nous confie-t-il, dans un langage qui en dit long sur son bas niveau d’étude. Et de poursuivre : « Quand on m’a informé de cette possibilité de formation, j’ai crié : waouh ! Je vais pouvoir enfin faire quelque chose qui va me donner un emploi demain ». Hier déscolarisé, il est, depuis février, en formation par apprentissage à Kamaad Industrie, une entreprise spécialisée en menuiserie de type industriel, située à la zone industrielle de Koumassi. Il y apprend à fabriquer des meubles de haute qualité avec des machines de pointe.
De désœuvrés à la menuiserie industrielle
Au moment où nous y mettons les pieds, George et un autre apprenti étaient en train de traiter des planches de bois à l’aide d’une machine, qui émettait un bruit assourdissant. « J’ai choisi de faire la menuiserie. J’apprends à couper et raboter du bois pour fabriquer des meubles. En peu de temps, j’ai beaucoup appris », se réjouit-il. Grâce à cette opportunité de formation, il envisage l’avenir avec un certain espoir, au point d’exhorter d’autres jeunes à lui emboîter le pas. « Pour ne pas toujours dépendre des autres, qu’ils viennent faire ce type de formation qui pourra les aider à gagner leur vie demain », lance-t-il.
Egalement déscolarisée, Yapi Prisca Laurenne apprend le vernissage dans la même entreprise. Elle aussi a suivi le même parcours que George pour se retrouver là. « Avant d’arriver ici, je ne faisais rien de particulier, j’étais à la maison », raconte-elle. Elle dit avoir été informée de cette opportunité et avoir effectué les démarches, sans avoir eu à débourser le moindre sou. « J’ai choisi le vernissage parce que j’aime les belles choses. Or, le vernissage met l’accent sur la finition et donc le côté agréable des meubles », fait savoir cette jeune fille, qui est dans l’entreprise depuis février. « J’ai appris à poncer, à masquer et égrener. Je suis très contente d’être ici. Je me sens épanouie, car j’aime ce que je fais », savoure-t-elle ses premiers pas en entreprise. « J’encourage d’autres jeunes à faire comme moi, car la formation est gratuite et peut déboucher sur un emploi au sein de l’entreprise d’accueil », précise-t-elle à l'endroit de ceux qui croient l’horizon bouché, parce qu’ils sont déscolarisés.
A l’instar de Prisca Laurenne, Yapi Mireille apprend le vernissage dans la même entreprise. La trentaine, elle a choisi d’embrasser ce métier pour se mettre à l’abri des incertitudes liées au petit boulot qu’elle exerçait jusque-là. « Avant d’arriver ici, je travaillais dans une structure américaine où je vendais des produits médicaux. J’ai dû arrêter, car je me fatiguais beaucoup et je gagnais peu », dit-elle pour justifier son choix de la formation par apprentissage. Elle dit rêver du même destin qu’une jeune fille qui a été, elle aussi, apprentie dans cette entreprise de menuiserie avant de finir à un poste de responsabilité.
C’est ce dont rêve également d’autres jeunes accueillis à la Maison Kayser, une entreprise spécialisée dans les métiers de la bouffe : pâtisserie et restauration. Située en zone 4, elle a ouvert ses portes il n’y a pas si longtemps. Ce qui frappe le visiteur qui y met les pieds pour la première fois, c’est l’aspect soigné et coquet des locaux. Ici, sont formés à la pâtisserie et à la cuisine, une dizaine de jeunes gens et jeunes filles. Vêtus de blouses blanches, ils apprennent à servir pour les uns, à préparer des plats, pour les autres.
Pâtissière malgré l’échec au BAC
Koné Mama fait partie de ces jeunes placés en formation par apprentissage à la Maison Kayser. Après avoir échoué par deux fois au BAC, elle s’était résignée à se ronger les freins. « J’étais à la maison où je ne faisais rien », nous fait-elle savoir, à notre passage à la pâtisserie. C’est sur conseil d’un parent qu’elle se résout à saisir la perche qui lui permet aujourd’hui d’apprendre un métier. « J’ai commencé le 7 décembre 2019 comme serveuse. Mais avec la pandémie du coronavirus, l’entreprise a dû fermer le restaurant. On a été donc redéployés pour faire la vente. Je suis restée deux mois au service vente. C’est comme si j’ai appris, en un laps de temps, le savoir-faire de deux postes », se félicite-t-elle.
Pour Koné Mama, cette opportunité sonne comme une seconde chance. Tout comme pour Gondo Nadine, qui peut aujourd’hui embrasser ce métier grâce à la formation pratique qu’elle fait depuis le 1er février dans le même établissement. Autrefois tresseuse au marché de Marcory, elle a troqué cette activité contre la restauration. « Je veux avoir un diplôme après ma formation pour pouvoir m’en sortir dans la vie », soutient-elle, pour justifier le virage qu’elle a opéré. Elle apprécie, à juste titre, l’opportunité qu’elle a de se voir ainsi offrir, une seconde chance. « Lorsque je m’inscrivais, je ne croyais pas que j’allais pouvoir travailler dans un restaurant comme celui-là. Je peux dire que grâce à ceux qui m’ont tendu cette perche, j’ai réalisé mon rêve », reconnait-elle, le visage radieux.
La cuisine, c’est aussi la passion de Batey Fulgence, qui gérait la cabine téléphonique d’un frère après avoir été éjecté du système scolaire dès la classe de 3e. « J’étais déscolarisé et aujourd’hui on me donne cette opportunité qui me permet de croire en l’avenir », lâche-t-il, avec une pointe de joie. Comme Gondo Nadine, lui aussi apprend la cuisine. « J’ai toujours rêvé d’être cuisinier, c’est ma passion », affirme-t-il. Cependant, il reconnait qu’il n’avait aucune notion de cuisine avant de franchir les portes de l’entreprise qui le forme aujourd’hui à ce métier. « Après cette formation, je souhaite intégrer un grand hôtel pour avoir une meilleure connaissance de la cuisine. Et m’installer dans le futur à mon propre compte », projette Batey Fulgence. Lui qui était pourtant, réduit à s’interroger sur son avenir, il y a encore quelques mois.
N’eût été l’opportunité que lui a été offerte par l’Agefop, en partenariat avec l’Agence Emploi Jeunes, il serait encore en train de grossir les rangs des 8 millions de « ni-ni ». C’est-à-dire, ces Ivoiriens sans éducation scolaire, ni qualification professionnelle, ni emploi quelconque.
Assane Niada





