La Couverture Maladie Universelle (Cmu), encore appelée l’assurance maladie de tout le monde, que les pouvoirs publics se sont échinés à mettre en place, ne donne pas pour l’heure, les résultats escomptés.
Copié sur le modèle français (sécurité sociale), le projet de la couverture maladie universelle(CMU) a été mis en œuvre en 2014 par le gouvernement ivoirien, suivi de la création de la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), structure chargée du suivi et de la mise en application de la CMU.
Qui est un système national obligatoire de couverture contre tout risque de maladie, au profit des populations, notamment les plus démunies.
Son objectif étant de garantir à chaque citoyen résidant en Côte d’Ivoire, l’accès à des services et à des soins de qualité à moindre coût.
Dans ce projet social d’envergure, l’Etat a investi plus de 800 milliards FCA, afin d’acquérir le matériel technologique de dernière génération et de permettre aux populations partout en Côte d’Ivoire, de se faire enrôler pour avoir sa carte et contribuer à hauteur de 1000 F CFA par mois aux frais de prise en charge.
La CMU est opérationnelle depuis octobre 2019 et ce sont près de 2 millions de personnes, qui se sont enrôlées sur plus de 26 millions d’habitants que compte la Côte d’Ivoire, soit seulement près 5% de la population. La caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) dirigée par Karim Bamba, s’est impliquée par des actions de communication et de sensibilisation d’envergure à l’endroit des populations.
Mais près d’un an après, les assurés sont confrontés à d’énormes difficultés au niveau des pharmacies notamment. Ils s’en plaignent et se demandent finalement à quoi cette assurance maladie sert, s’ils ne peuvent pas avoir accès aux soins appropriés et aux médicaments, alors que 90% des médicaments sont censés être disponibles
La croix et la bannière
Le premier constat qui est fait au sujet de la Cmu, est que ce ne sont pas toutes les pharmacies qui acceptent les bons de la Cmu. Pourtant c’est un projet d’envergure nationale.
Au nombre de ces pharmacies, on peut citer, entre autres, la pharmacie Makissi à Adjamé. Dans la commune d’Abobo, il y a la pharmacie Servir, située à proximité du collège Saint Joseph. Ainsi que la pharmacie de la Mairie d’Abobo et la pharmacie Route Akeikoi.
La pharmacie Makissi, si l’on s’en tient aux propos tenus par une auxiliaire va commencer à recevoir très prochainement les assurés de la Cmu. Son employeur aurait donné des instructions pour que tous les auxiliaires suivent une formation à ce sujet.
Les autres pharmacies de la commune d’Abobo mentionnées précédemment, ne semblent pas disposées à s’impliquer dans le projet.
Ce qui de toute évidence, cause des désagréments aux assurés de la Cmu. Qui déboursent 12 000 Fcfa par an, pour jouir des prestations que des pharmacies refusent catégoriquement d’assurer. Miss Agnan, élève et détentrice de la carte Cmu, rencontrée l’après-midi du vendredi 19 juin 2020 devant la Nouvelle pharmacie des 220 Logements en sait quelque chose. « Il y a des pharmacies qui acceptent les cartes de la Cmu, d’autres pas, cela nous pénalise », dira en substances la jeune élève en guise de protestation.
Il est vrai que d’autres pharmacies acceptent de servir les clients qui sont assurés par la Cmu. Mais même à ce niveau, il y a tout de même des grincements de dent. Car la satisfaction n’est pas à la mesure des attentes des patients.
Dame Angèle Zagbayi, souffre depuis quelques années de rhumatisme. En cette période de saison pluvieuse, elle espérait avoir des médicaments à l’hôpital général de Marcory.
Son bon de commande dûment rempli par son médecin soignant elle se rendra dans plusieurs pharmacies de la commune dans l’espoir d’être servie. Malheureusement, lesdits médicaments manquent. « J’ai fait le tour de toutes les pharmacies vendredi dernier et partout ça été la même chanson. Pas de médicaments. Je me demande alors pourquoi, nous avons les cartes CMU » s’est interrogée dame Zagbayi. Qui a dit ne plus croire en cette assurance.
Richard Aké, auxiliaire à la pharmacie La Providence d’Adjamé, ne fait pas de difficultés pour reconnaitre les faits. Il avoue que la pharmacie qui l’emploie n’arrive à satisfaire qu’un seul assuré de la Cmu sur 10. Un taux très insignifiant.
Rupture de stocks chez quatre grossistes
D’autres pharmacies ont des taux un peu plus intéressants comparativement à celui de La Providence. C’est le cas de la Pharmacie du marché Akeikoi. Qui arrive à satisfaire 60% de ses clients qui viennent avec des bons Cmu.
Des agents de santé, ont aussi eu des retours pas du tout satisfaisants de la part de certains de leurs patients.
René N’Gatta, l’ infirmier major de Fraternité Matin, nous a confié le vendredi 19 juin, au cours d’un entretien, que c’est avec beaucoup de peine, qu’il a entendu dire de la part de 5 de ses patients assurés Cmu, « qu’ils n’ont pas pu avoir dans plusieurs pharmacies, les médicaments qu’il leur a prescrits ».Pourtant tous les médicaments prescrits figuraient dans le guide que la Cmu a confectionné à cet effet, et duquel il s ’est inspiré pour la prescription.
Qu’est ce qui pourrait bien expliquer cette situation dommageable aux assurés de la Cmu et qui selon des témoignages, se généralise au fil du temps ?
Sur la question, Dr Wlouhouhie Sandrine pharmacienne assistante dans une officine de la commune d’Abobo, a évoqué plusieurs raisons.
De prime abord, elle affirme qu’il y a, ces derniers temps, une rupture de stocks chez les 4 grossistes qui fournissent les médicaments dédiés aux assurés de la Cmu.
Elle explique que « très souvent, les produits prescrits par les médecins ne sont pas remboursés par la Cmu. Il faut savoir que quand la Cmu a fusionné avec la Mugefci, il y a des produits qui étaient remboursés par la Mugefci que la Cmu a pris en charge. Alors quand un médecin prescrit un médicament, il doit vérifier que le produit est remboursé par la Mugefci et faire un bon Mugefci ou bien par la Cmu et faire un bon Cmu. Or ce n’est pas toujours le cas, car très souvent les médicaments prescrits par les médecins ne sont remboursés ni par la Cmu, ni par la Mugefci. Quelques fois, les produits prescrits sont remboursés uniquement par la Mugefci. Dans ce cas, il est difficile de traiter ces bons s’ils sont émis pour la Cmu ».
En plus, ajoute Dr Wlouhouhie Sandrine, les pharmaciens ne peuvent pas échanger un produit de la Cmu contre un autre de la Mugefci. Ils sont contraints de servir les produits de la Nouvelle pharmacie de la santé publique (NPSP) sur les bons Cmu. Rien d’autres.
Pas de couverture pour les maladies chroniques
Par ailleurs, on retient aussi de ses propos que la Cmu n’assure pas le traitement des maladies que sont le diabète, l’hypertension artérielle, la prostatite, les problèmes cardiaques etc, qui sont pourtant de plus en plus fréquents chez les patients.
Elle affirme aussi que, la Cmu, offre plus de possibilités d’achats de médicaments à ceux qui sont assurés à la fois à la Mugefci et à la Cmu, qu’à ceux du privé, ou qui simplement ne bénéficient pas à la fois de ces deux assurances.
Autrement dit, si un patient fonctionnaire vient et que son bon est rempli comme celui d’un non fonctionnaire, il y a plusieurs produits qu’on ne peut pas lui servir. En clair, pour elle, la Cmu profite plus aux fonctionnaires qu’à ceux qui ne le sont pas.
Dr Dje, exerçant à la Nouvelle pharmacie de la Mé située dans la commune d’Abobo, partage une partie des propos du Dr Wlouhouhie Sandrine. Pour lui, au lancement de la Cmu, les officines étaient suffisamment fournies en médicaments pour les détenteurs de cartes Cmu. Mais depuis quelques mois, il dit constater que ce n’est plus le cas.
Selon les explications avancées par Richard Aké de la pharmacie La Providence d’Adjamé, le problème est que « les prescriptions qui figurent sur les bons Cmu qu’ils reçoivent, ne correspondent pas à celles de la Cmu disponibles chez eux. » A son avis, certainement que les médecins qui prescrivent les médicaments n’ont pas la liste des médicaments Cmu. Car, il existe une liste spéciale pour les médicaments des assurés Cmu.
Ce n’est pas un refus de la part des pharmaciens. « Au fait Il y a une inadéquation entre le lot de médicaments que nous livre la nouvelle pharmacie de la santé publique et ceux figurant sur les bons et ordonnances des assurés », explique Dr Aké, de la pharmacie la Providence d’Adjamé 110 logements
Les difficultés rencontrées par les assurés de la Cmu, selon l’avis d’un pharmacien qui a requis l’anonymat, ne sont rien d’autres que « la résultante d’une mauvaise élaboration du projet à la base ».
S’alignant pratiquement sur la même position que ce pharmacien, un infirmier avec qui nous avons échangé sur internet, pense pour sa part que pour la réussite totale du projet, « il faudrait renforcer la formation des agents de santé au sujet de la Cmu, et revoir à la hausse les ristournes reversées aux pharmaciens, par rapport à la vente des produits Cmu. Dans le cas contraire, les assurés continueront toujours de peiner, pour avoir des médicaments nécessaires à leurs soins».
Des décisions seront prises
A la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), l’on déplore ces cas. Et Oumar Koné du service juridique reconnait effectivement que, certains professionnels de la santé (médecins, pharmaciens) ne jouent pas franc jeu. « L’Etat qui a consenti d’énormes sacrifices afin que les populations puissent bénéficier de soins appropriés et de médicaments à moindres coûts ne peut pas accepter ces cas malheureux. Effectivement, nous sommes au courant de ces faits. Les médecins et autres pharmaciens disent que la CMU est venue pour mettre du sable dans leur attiéké (NDLR) ( les empêcher de gagner plus). Mais nous rassurons nos assurés. Nous avons signé des partenariats avec la nouvelle pharmacie de la santé publique (NPSP), pour que nos hôpitaux et pharmacies agréés soient servis en médicaments. Nous allons mener nos enquêtes et ces professionnels malhonnêtes seront sanctionnés » assure Oumar Koné. Qui a tenu à tranquilliser tous les assurés de la CMU, de la réelle volonté du gouvernement, à offrir des soins de qualité et surtout à moindres coûts aux populations, se disant toutefois conscient des difficultés rencontrées. « Nous sommes conscients qu’il y a des couacs comme dans tout système au démarrage. Mais au fil du temps, tout se stabilisera » confirme-t-il.
Tout compte fait, la couverture maladie universelle (CMU) est une aubaine pour les populations, à condition qu’elles y participent par leur contribution de 1000 F CFA tous les mois et surtout que le gouvernement et la CNAM passent maintenant à la phase des sanctions, contre les professionnels de santé malhonnêtes.
Des assurés déçus par les pharmacies
« Je me suis rendu plusieurs fois dans les pharmacies avec ma carte Cmu pour acheter des médicaments. Mais à chaque fois, ils n’ont jamais ce que je demande. La semaine dernière, j'ai fait le tour de quelques pharmacies en vain. Pourtant, à la pharmacie le bélier d’Adjamé et Alpha 16 de Treichville, j'ai bien vu dans leurs rayons Cmu, certains médicaments dont j'avais besoin. Que se passe-t-il? Qu'on nous explique »,s’est plaint M.Touré Brahima, un assuré de la Cmu.
Un autre, a pu, lui, avoir certains médicaments qui étaient marqués sur son bon.
« Il y a un mois, je me suis rendu à la pharmacie Keneya de Yopougon pour acheter les médicaments de ma fille. Apres avoir verifié ma carte Cmu, le pharmacien m'a dit que 2 seulement des 5 produits que je voulais étaient disponibles dans le rayon de la Cmu. J'ai dû acheter les 3 autres médicaments sans assurance », nous confie avec beaucoup de déception, dame Zongo Yolande.
I.Sékou Koné
Jérémy Junior
Boubacar Barry
La version des pharmaciens
Ce n’est pas un refus. Au fait Il y a une inadéquation entre le lot de médicaments que nous livrent la nouvelle pharmacie de la santé publique et ceux figurant sur les bons et ordonnances des assurés », explique Dr Aké, de la pharmacie la Providence d’Adjamé 110 logements.
Le cas des fonctionnaires de la MUGEF-CI
« Pour les fonctionnaires de la Mutuelle générale des fonctionnaires de Côte d’Ivoire ( MUGEF-CI), le problème est que un grand nombre de médicaments qui figuraient sur leur assurance, ont été retirés et mis au compte de la Couverture maladie universelle. Du coup, ils ne peuvent plus en bénéficier » sur présentation de leur carte de la Mugefci uniquement, explique Dr Aka Hervé, de la pharmacie Gloria Yopougon Ananeraie. Il ajoute que l’impossibilité qu’ils ont à servir régulièrement les assurés de la Cmu qui arrivent dans leur pharmacie, est simplement imputable au manque de médicaments, que la couverture maladie les autorise à vendre à ses assurés.
Boubakar Barry





