Plusieurs personnes avaient pensé qu’avec la restructuration de l’opération d’établissement du passeport, tout irait pour le mieux. Et que ce ne serait plus ‘’la croix et la bannière’’ pour les demandeurs. L’on a pensé que les tracasseries de tout ordre, décriées avec véhémence par le passé, ne seraient plus qu’un lointain et mauvais souvenir. Malheureusement, certaines des pratiques qui avaient été dénoncées refont surface.
Les pots-de-vin, reviennent en force
Pots-de vins, pourboires et autres présents. Tels sont les maitres-mots qui rythment le quotidien des centres où a lieu l’opération d’enrôlement des demandeurs de passeport. Au vu des différents témoignages recueillis, il revient, de manière récurrente, que des agents de police, qui exercent aussi bien à la Sûreté que dans les autres sites d’établissement du passeport, proposent, pour accélérer le processus, que les demandeurs les intéressent, avec des billets de banque.
Le racket commence pour certaines personnes à partir du portail, précisément à l’entrée du site d’enrôlement, quand il y a de l’affluence. Ce n’est pas Karamoko Traoré, élève en classe de terminale, qui dira le contraire. Selon le témoignage du jeune homme avec qui nous avons échangé devant les locaux de la Sûreté, sa sœur qu’il a accompagnée pour l’établissement de son passeport, a été amenée à remettre un billet de 10 000 F CFA au policier, qui était au portail le matin du jeudi 29 juillet 2021, afin qu’elle soit reçue et se fasse enrôler le même jour. Il y avait, aux dires de notre interlocuteur, plusieurs personnes qui étaient venues pour l’établissement de leur passeport. Informé de ce fait, l’époux de la sœur de Karamoko Traoré, qui vit en Europe aurait, à en croire l’élève, déploré cette pratique. Mais, l’essentiel, pour lui, est que sa compagne puisse avoir sa pièce.
L'arme des allées et venues incessantes
Dans le cas où il n’y a pas d’affluence et que celui qui vient pour son passeport a pu entrer au sein de la structure, il ne doit pas penser que le tour est joué. Pour être sûr de recevoir son passeport dans le délai des trois jours officiels fixés (72 heures), il faut mettre la main à la poche. C’est ce que la mère de Yapi, a fait. Ce jeune homme vit à Bingerville et est employé dans une usine de fabrication de pneus et de divers articles en caoutchouc de Yopougon. Il attendait avec impatience sa mère, l’après-midi du vendredi 30 juillet, devant l’entrée principale de la Sûreté. « Ma mère m’a accompagné pour mon passeport le mercredi passé (Ndlr : mercredi 28 juillet). Elle connaît une dame ici. Elle lui a remis 5 000 F CFA. La dame a demandé qu’on vienne prendre la pièce aujourd’hui », confie notre interlocuteur. Sa mère, selon lui a agi de la sorte pour éviter qu’on ne la fasse tourner en rond quand viendra le moment de retirer le passeport pour son fils. B. J., informaticien dans une structure privée de la place, renchérit en ces termes : « Même si le demandeur ne donne rien au cours de l’enrôlement, les agents l’attendent au moment du retrait. Ils lui feront faire des allées et venues incessantes. Il finira par comprendre qu’il faut qu’il se prête à leur jeu. Sans quoi, il n’obtiendra pas sa pièce ».
Si l’on s’en tient à ses affirmations, le demandeur doit donner au minimum 5 000 F CFA, pour se faire remettre son passeport dans le délai des trois jours.
Parlant de ces incessantes allées et venues, plusieurs personnes qui se sont déjà enrôlées, en savent quelque chose. Nous avons échangé avec deux d’entre eux la matinée du mardi 3 août devant le centre Snedai des Deux Plateaux (non loin du carrefour Duncan). Il s’agit de Guy et Fernando, tous deux footballeurs. Ils se sont faits enrôler dans l’optique d’obtenir leur passeport pour des déplacements en Europe, rn vue d’y faire des essais dans des clubs de football. Ce sont les jérémiades de Guy qui ont attiré notre attention. Ils étaient venus faire un transfert d’unités dans une cabine de téléphonie mobile, quand Guy s’est plaint de ce qu’on leur fait faire des va-et-vient incessants. Approché, il nous explique : « Un de nos proches nous a mis en contact avec un agent d’ici (centre d’enrôlement des passeports Snedai II Plateaux carrefour Duncan). Il a réceptionné nos dossiers et a fait l’enrôlement. Nous avons défilé ici, mais rien jusque-là. Il a demandé à chacun d’entre nous de reprendre son dossier. Nous l’avons fait en envoyant de nouveaux documents. Cela fait plus de trois semaines que nous courons après nos passeports », révèle le jeune footballeur pour crier son ras-le-bol. Il se demande si ce n’est pas un stratagème utilisé par le policier pour leur soutirer de l’argent. Il ne voudrait pas tirer une conclusion hâtive. Il propose alors de rappeler celui qui les a mis en contact avec le policier en question, avec l’accord de son ami. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils sont venus faire le transfert d’unités.
Un policier demande 30 000 F
Hormis les agents de police qui dissimulent leurs intentions, il y a ceux qui jouent cartes sur table. C’est le cas d’un policier avec qui nous avons échangé au centre d’enrôlement Snedai au Deux-Plateaux, le même mardi 3 août. Nous nous sommes fait passer pour un demandeur, qui veut avoir son passeport dans un bref délai. Il nous laisse entendre que si nous lui remettons la somme de 30 000 F CFA, et que nous déposons les dossiers un jour, il fera tout pour que nous puissions venir retirer notre passeport le surlendemain.
Le business des "passeports d'urgence"
Au bureau de la Sûreté au Plateau, il y a une pratique identique à celle qui est mentionnée précédemment, qui prospère. Il s’agit de ce que l’on nomme passeport d’urgence. Ce qui nous a fait tomber des nues est l’organisation qui est mise en place à ce sujet. Sanogo Ali, nouveau bachelier, rencontré devant l’entrée principale de la Sûreté l’après-midi du vendredi 30 juillet soutient avoir eu vent de cette organisation officieuse. Il suffit, selon lui, de prendre attache avec le ou les policiers chargés d’assurer la sécurité à l’entrée du site. Ceux-ci, à leur tour, contactent certains de leurs collègues à l’intérieur en vue de "gérer la situation".
Pour vérifier les propos tenus par le jeune homme, nous avons approché le policier qui était de service ce jour. Nous lui avons fait croire que nous avions besoin de faire établir un passeport de toute urgence. Séance tenante, il prend son téléphone mobile et appelle un autre agent, lui explique la situation. Au bout de quelques secondes d’échange, il raccroche. Il nous demande d’attendre son collègue, qui est en mesure de bien nous orienter. En l’espace de quelques minutes, le concerné arrive en hâte. Et nous demande de le suivre dans les locaux. Celui-ci à son tour nous met avec un autre, que nous avons rencontré en train d’échanger avec une personne.
Le deal, dans les moindres détails
Le nouvel interlocuteur a expliqué dans les moindres détails qu’il y a le passeport d’urgence de 24 heures pour lequel le demandeur reçoit sa pièce au lendemain de la date de dépôt des pièces et d’enrôlement. Il y a également le passeport d’urgence de 48 heures. Il est pour sa part remis le surlendemain. Mais ce service nécessite des coûts. 60 000 F CFA pour le premier cas, et 40 000 F CFA pour le second. Il faut vite s’y prendre car il n’y a que 8 cas de passeport d’urgence qui sont traités quotidiennement. Fait étonnant, c’est que notre interlocuteur a laissé entendre qu’ils peuvent payer la quittance si d’aventure le demandeur n’a pas eu le temps de le faire. Quitte à ce dernier de rembourser les 40 000 F CFA par la suite. Le passeport d’urgence de 24 heures pour les ressortissants des pays de la CEDEAO, qui se sont naturalisés ivoiriens, peut prendre plus de temps, indique l’agent de police qui a donné les renseignements. Pour la simple et bonne raison qu’ils doivent mener des investigations pour s’assurer qu’il n’y a pas de faux documents qui ont été insérés dans le dossier du demandeur.
Tout ce qui précède confirme bel et bien les révélations faites par Sanogo Ali, le nouveau bachelier.
Tracasseries pour les noms à consonance malinké
Cette autre tracasserie moult fois dénoncée par les personnes portant des noms à consonance malinké, a également refait surface. « Figurez-vous qu’à l’audition, l’on exige les pièces de vos arrières grands-parents, malgré la présentation de votre certificat de nationalité, comme cela est arrivé à un membre de ma famille. Pendant que les personnes portant des noms différents, donc appartenant à d’autres ethnies, ne sont guère soumises à cela », confie tout en colère Mamadou Kéita. Une pratique qui dit-on, fait aussi gagner beaucoup de backshich aux agents véreux, en charge de l’audition des demandeurs de passeport.
Junior Jérémy





