Un de mes amis m’a raconté cette histoire qui est arrivée à sa fille qui était âgée d’une quarantaine d’années. Elle a été atteinte de troubles psychiques et sa mère, avec qui mon ami ne vivait plus depuis de longues années, est partie avec la malade, à la recherche d’un guérisseur. Puis elle n’a plus donné de nouvelles. Mon ami s’est mis à la recherche de sa fille et l’a retrouvée dans un camp de prières à Daoukro. « Ma fille, une grande dame, était enchaînée par les pieds et les mains comme un animal, elle faisait ses besoins sur elle, et on la battait régulièrement pour soit disant chasser les démons qui l’habitaient. J’ai pris ma fille et nous sommes partis à l’hôpital psychiatrique de Bingerville. » Il existe plusieurs camps de prières à Daoukro. Il m’est arrivé d’en visiter un et j’y ai effectivement vu des hommes, des femmes et des enfants, enchaînés, baignant dans leurs excréments, comme dans un film d’horreur. Quelle ville, quel village de notre pays n’a pas son camp de prières ? Ils s’affichent partout, le long de nos routes. Et dans ces camps de prières, l’on trouve toujours des personnes malades que les responsables de ces camps prétendent pouvoir soigner par les prières. Qui peut créer un camp de prières ? Vous, moi, n’importe qui. Nul besoin d’avoir une quelconque qualification pour en ouvrir un. Il suffit de se dire inspiré par Dieu, d’avoir une Bible que l’on n’est pas obligé de comprendre, et le tour est joué. Que des hommes et des femmes se retrouvent ensemble pour prier, sous la direction de l’un d’entre eux, cela ne peut que les regarder. Mais lorsque dans ces camps, l’on prétend soigner des personnes malades, cela devient un problème qui devrait regarder la puissance publique.
En principe personne ne peut s’ériger docteur ou psychiatre de son seul fait dans un pays organisé. Mais nous sommes en Côte d’Ivoire où n’importe qui peut se proclamer « homme de Dieu » et plumer ses contemporains, docteur, professeur et charcuter des chairs humaines sans que personne ne lui demande des comptes et où il a fait ses études. Il y a quelques années, un homme venu du Bénin, s’était installé comme gynécologue, et s’exhibait dans les journaux et même à la télévision, en expliquant que les seules études qu’il avait faites étaient des études de droit qu’il n’avait même pas terminées. Il y eut aussi la vague des « médecins chinois » qui étaient sans doute vraiment chinois, mais qui étaient les seuls à pouvoir lire leurs diplômes. Un jour, un de mes amis restaurateurs chinois de Cocody me raconta qu’il avait vu au Burkina Faso la publicité d’un certain docteur Wang qui prétendait soigner pratiquement toutes les maladies. Et lorsqu’il vit sa photo, il reconnut son ancien cuisinier qu’il avait chassé pour la mauvaise qualité des plats qu’il préparait. Il y eut aussi, et il y a toujours tous ces « tradipraticiens » qui prétendent eux aussi soigner toutes les maladies et dont personne ne sait où ils ont appris leur science.
Disons les choses comme elles sont. Les prétendus camps de prières sont le plus souvent des camps de torture où des aigrefins exploitent la misère humaine. Dans la Côte d’Ivoire émergente, n’importe qui ne doit pouvoir se lever, s’ériger « homme de Dieu », docteur ou professeur, mettre des hommes, des femmes et des enfants dans les chaînes et leur faire subir des mauvais traitements « au nom de Dieu. » Un étudiant qui n’aurait pas soutenu sa thèse de doctorat en médecine, même s’il a fait six ans ou sept ans d’études ne sera pas autorisé à se proclamer docteur et à soigner des personnes à ce titre. Il se retrouverait en prison. Au nom de quoi un analphabète qui n’a jamais ouvert un livre pourrait-il, lui, se donne le titre de docteur ou professeur et exercer effectivement la médecine, au nom d’une « science traditionnelle » qu’il est seul à connaître ? Au nom de quoi une personne, parce qu’elle aurait reçu une « révélation » de son dieu, s’arrogerait-elle le droit de jouer avec la vie d’autres personnes ?
Il est vrai que la médecine moderne coûte excessivement cher pour un bon nombre de nos concitoyens. Mais cela ne devrait pas autoriser nos autorités à rester indifférentes devant le sort de ces malheureuses populations laissées aux mains d’escrocs et de tortionnaires.
Venance Konan





