Alice est une fillette de 7 ans. Alors que ses parents étaient absents, un incendie se déclenche à leur domicile. Quand ils arrivent, les parents accusent la fillette, qui était seule à la maison au moment des faits, d’avoir mis le feu par des pratiques de sorcellerie. Car un voyant aurait affirmé qu’elle est sorcière. Sous l’effet de la chicote de son beau-père, qu’elle ne supportait plus, Alice s’est vue obligée de raconter à ses parents, qu’elle avait mis le feu à la maison en sorcellerie, en échange de sa mère que sa confrérie lui réclamait. Un mensonge qu’elle a monté de toutes pièces, pour espérer sortir des griffes de son beau-père. Rejetée, elle s’est retrouvée dans les rues d’Abidjan après ces faits.
Comme Alice, plusieurs autres enfants, des filles surtout, sont ainsi accusés à tort par des parents, sur la base de considérations fallacieuses, et bannis de la famille. Dans bien des cas, avec la complicité d’hommes de Dieu et autres diseurs de boniments. Estelle, orpheline de père et de mère, a aujourd’hui 17 ans. Trois mois après sa naissance, elle a perdu sa mère. Elle n’a pas connu son père, décédé avant sa naissance. C’est sa tante qui l’a recueillie et l’a scolarisée. Quand elle avait environ 10 ans, sa tante est tombée enceinte et a fait une fausse couche quelques mois après. Sans trop réfléchir, le coupable est tout trouvé. C’est Estelle l’auteur de cet autre malheur. Et pour cause, elle sème la mort partout où elle se trouve, vu que ses parents sont aussi décédés. C’est donc une sorcière.
Pires formes de maltraitance
Une de ses cousines, qui avait alors 4 ans, vivait elle aussi chez une tante à elle, quand celle-ci a fait une fausse couche. La fillette à son tour a été taxée d’avoir détruit le fœtus en sorcellerie. A partir de ce moment, les deux cousines vont connaître les pires moments de leur vie. De la commune de Port-Bouet, où elles résidaient, elles seront conduites dans un camp de délivrance à Yopougon. Elles y connaîtront les pires formes de maltraitance.
Un autre cas, tout aussi révoltant, est celui de Lassiné. Confié à son oncle pour être scolarisé, Lassiné a été traité de sorcier par l’épouse de ce dernier. Et pour cause, il est plus intelligent à l’école que l’enfant de son oncle. Sa tante ne supporte pas que son enfant soit à la traîne, alors que Lassiné n’a que de bons résultats scolaires. Pour elle, il n’y a pas de doute, c’est Lassiné qui est responsable des mauvais résultats de son enfant. Dès lors, il est méprisé et régulièrement victime de maltraitance de la part de sa tante. Parfois, à midi, de retour de l’école, l’enfant reste le ventre creux. Sa tante trouve toujours des raisons pour l’accuser de vol. Afin de le priver de nourriture. Et l’oncle qui passe la majeure partie de son temps au travail, ne sait rien de tout ce que le petit endure à la maison. L’enfant ne veut pas non plus lui en parler, pour ne pas être la cause de différends au sein du couple. Mais en fin d’année scolaire, son père l’a repris, mettant ainsi fin à son calvaire.
Un autre cas plus malheureux, est celui de M. N., une fillette de 12 ans. Ses parents étant divorcés, elle vivait avec son père et les grands-parents paternels, à Lopou un village du département de Dabou. Elle a été accusée par sa grand-mère d’avoir livré son oncle à une confrérie de sorciers. Une nuit, sa grand-mère l’a réveillée. « Elle m’a dit qu’elle va m’initier à la sorcellerie pour que je livre mon oncle », explique la fillette. Proposition qu’elle refuse. Mais sa grand-mère décide elle-même de tuer l’oncle. Car, celui-ci tombe malade par la suite et décède quelques jours après. C’est ainsi qu’elle sera accusée par la vieille dame, d’avoir livré son oncle en sorcellerie. « Quand j’ai dit que je n’étais pas à l’origine de sa mort, elle a dit qu’elle va faire venir les féticheurs. Et lorsque ceux-là sont arrivés, ils m’ont aussitôt désignée à tort comme étant la sorcière qui a livré mon oncle », poursuit-elle. Bien avant cette accusation, un homme de Dieu avait déjà prétendu que c’est la fillette qui avait livré son oncle aux sorciers. Ainsi, sur la place publique et sur l’ordre de la grand-mère, on décide de la bannir du village, au nom de la coutume qui veut que les sorciers soient rejetés. Son père quant à lui s’est montré impuissant face à cette situation qui le dépasse.
M. N. était donc assise à un carrefour du village, quand une dame décide de la tirer de là, en l’amenant avec elle à Abidjan. C’est ainsi qu’elle se retrouve dans un camp de prière à Yopougon. Malheureusement, un voisin de cette dame va user de subterfuges, pour abuser sexuellement de la fillette. Conduite dans un centre de santé pour des soins après analyse, le médecin découvre qu’elle est infectée du Vih Sida. Le violeur est arrêté et conduit devant les juridictions compétentes pour être jugé.
Soumis à plusieurs jours de jeûne sec
L’histoire d’une autre fillette, que nous avons appelée Amélie, est tout aussi émouvante. En effet, Amélie n’a pas connu son papa. Très tôt, sa maman, alors mère célibataire, décide de la confier à une tante paternelle. Elle est scolarisée. Tout se passe bien, jusqu’au jour où une voyante entre dans la maison, alors qu’elle avait 9 ans. La voyante déclare qu’elle est sorcière. Pire, on l’accuse d’avoir tué son papa en sorcellerie. « Mon papa que je n’ai jamais connu, on m’accuse de l’avoir tué », confie la mineure qui a aujourd’hui 13 ans. Elle est conduite, par la suite, dans des camps de prières et de délivrance où elle a été soumise à des jours de jeûne sec. Finalement, ne voulant plus la garder, car elle serait toujours sorcière, la tante la remet à sa maman. Cette dernière, à son tour, a peur de la garder. « Ma mère qui était convaincue que je suis une sorcière, ne voulait pas que mon petit frère s’approche de moi. Je me demande aujourd’hui si c’est ma propre maman », confie Amélie très déçue par le comportement de sa génitrice à son égard. Sa maman finit par la rejeter. Ne sachant donc plus où aller, Amélie s’est rendue dans une brigade de gendarmerie, pour expliquer ce qui lui est arrivé.
Après avoir été accusées d’être des sorcières, deux jeunes filles, cousines résidant à Port-Bouet, sont conduites dans un camp de prières à Yopougon dans le quartier dénommé Pays-Bas, pour être, dit-on, délivrées de la sorcellerie. En ce lieu, elles vont trouver d’autres enfants, garçons et filles, de leurs âges, qui se sont retrouvés là, pour la même accusation. Un pasteur et ses fidèles se chargent de les délivrer. Mais la méthode utilisée par ces hommes de Dieu est pour le moins inhumaine. Une semaine de jeûne est imposé aux enfants dans ce centre de délivrance. Au cours de la semaine, ils n’ont droit à la nourriture que le samedi et le dimanche. Loin des parents, ils se sentent plutôt en prison. Affamés, certains plus courageux réussiront à s’évader. Et quand le pasteur et ses assistants l’ont constaté, ils sont passés à la vitesse supérieure. Ils ont enchaîné ceux qui restaient dans le camp, afin de les empêcher de fuir. Fort heureusement, les premiers enfants qui ont pu s’échapper ont alerté des personnes de bonne volonté. Ainsi, la Police, informée par celles-ci, est allée libérer les autres enfants, puis elle a arrêté le pasteur et sa suite. Avec la complicité des parents qui ont ainsi abandonné leurs enfants, ces hommes de Dieu, sous le prétexte qu’ils cherchent à les délivrer, leur faisaient vivre un calvaire des plus insupportables. Le cas de M. N. est un autre exemple qui illustre bien cette complicité entre parents et féticheurs, charlatans ou hommes de Dieu, pour traiter les enfants de sorciers. La grand-mère a sollicité ces derniers pour faire passer son message auprès des villageois. Ainsi, au nom de la coutume, la fillette a été reniée du village. Une complicité qui les rend tous coupables.
Diomandé Karamoko
N.B. : Les prénoms donnés aux enfants sont fictifs, pour protéger leur identité.





