Comme prévu, la spirale inflationniste s’est manifestée dans les transports en commun, et l’État est en train d’échouer à imposer la hausse des frais négociée à 600 ariary par Andry Rajoelina. Depuis quelques jours, les transporteurs appliquent les prix qu’ils estiment économiquement justes, allant à 800 ariary, voire 1 000 ariary sur les lignes suburbaines. Cela illustre la perte de légitimité des gouvernants qui savent qu’ils n’ont plus l’assise politique pour continuer à faire un forcing, comme dans les années précédentes. Mais au-delà, cela souligne l’échec du werawera quand il est confronté à la réalité de l’économie, et l’échec de la propagande éhontée pour tenter de présenter des avancées minimes mais finalement peu durables avec les pétroliers, comme en juin 2019 ou au début de ce mois.
En résumé, la situation actuelle reflète l’éternel débat entre deux visions antagonistes de l’économie : une vision populiste et politique (“izay zakan’ny vahoaka ihany sao mitroatra eo izy”) et une vision libérale (“mba tsy ho maty antoka ary mahazo tombony”).
L’approche politique fut une pratique courante de la Deuxième république, et même les fameux Programmes d’ajustement structurel n’ont pas réussi à y mettre fin. Les dirigeants malgaches ont depuis toutes ces décennies refusé l’application de la vérité des prix dans le domaine des secteurs stratégiques. Bon à savoir dans un pays où les pétroliers sont accusés par l’imaginaire populaire de se sucrer sur le dos des consommateurs : en avril dernier, l’Office malgache des hydrocarbures avait révélé que la différence entre le Prix de référence calculé (PRC) et le prix à la pompe était de 600 ariary. Effet pervers de cette différence : la nécessité de combler le déficit entre prix de revient et prix au consommateur par le mot pseudo-magique qu’est “subventions”.
Une autruche qui se tire une balle dans le pied
Sur le plan économique, cette pratique équivaut à une autruche qui se tire une balle dans le pied : éviter les problèmes aujourd’hui en les reportant vers le futur. Sauf qu’ils s’accroissent, et que c’est une version hyper-vitaminée qui finit par revenir comme un boomerang à la figure du gouvernement et des citoyens. De toutes façons, les subventions promises sont rarement payées et les arriérés s’accumulent de façon exponentielle, ce qui ne fait qu’obérer leur chance d’être un jour épongées. C’est donc une bombe à retardement qui ne peut finir qu’exploser.
Une économie subventionnée est une économie sous perfusion. Cela est plus ou moins viable tant que la capacité à "fournir du sérum" existe. Un cas flagrant est celui des fameuses lignes sociales d’Air Madagascar, qui étaient opérées à perte, mais que l’Etat a imposées à la Compagnie en contrepartie de promesses de subventions. L’accumulation des impayés a contribué à déstabiliser la trésorerie d’Air Madagascar, avec les résultats que l’on sait.
En 2016, le montant à rembourser aux compagnies pétrolières s’élevait déjà à 196 milliards d’ariary, représentant à la fois le remboursement de TVA et les subventions. Fin 2021, selon un document du FMI, ils s’élèvent à 250 millards d’ariary. Il y a quelques jours, le Directeur de cabinet de la Présidence a révélé que les dettes de l’État envers les pétroliers s’élèvent maintenant à 550 milliards d’ariary. Telle est la réalité à terme de ces stratégies de subventions, résultats d’approches d’apprentis-sorciers de l’économie nourris aux mamelles du populisme et du vahoakisme.
Depuis plusieurs années, le ministère de l’Energie n’hésite pas à menacer les compagnies pétrolières, se permettant même en avril 2022 de “mettre en garde les compagnies pétrolières contre toute velléités de ne pas importer du carburant”, alors qu’il est lui-même incapable de tenir ses engagements par rapport aux arriérés de paiement qui nuisent à la trésorerie de ces entreprises. Ce n’est pas nouveau : durant la transition 2009-2013, un ministre avait fait usage de chantage en imposant aux compagnies pétrolières de ne pas augmenter leurs prix si elles ne voulaient pas être expulsées. Le modèle économique imposé par cette approche politisée est donc basée sur une injustice : en définitive, l’Etat oblige les pétroliers à importer puis vendre à perte.
De telles pratiques, qui se justifient peut-être du point de vue du populisme nécessaire pour rester au pouvoir (surtout à l’approche d’échéances électorales), sont cependant préjudiciables du point de vue de la logique commerciale : celle-ci est basée sur la recherche de profit, ou au moins de l’équilibre. Le signal fort donné par l’Etat contre ces fondamentaux économiques ne peut que nuire au climat des investissements.
Ce serait toutefois injuste de tout mettre sur le dos du pouvoir actuel, car tous ceux qui se sont succédé ont usé et abusé de ces méthodes pour tenter de sauvegarder la paix sociale.Toutefois, les dirigeants ont aggravé la situation par des choix farfelus, pour ne pas dire coupables, en matière de gestion de finances publiques. Exemple parmi tant d’autres : à quoi sert ce Colisée ridicule et sacrilège dans le Rova d’Antananarivo quand l’argent aurait pu aider à éponger les dettes envers les pétroliers, renforcer la Jirama ou à lutter contre le kere ?
Imposer des mesures anti-économiques au secteur privé est un mauvais coup contre eux. Toutefois, il est vrai que quand on a une mentalité qui ne s’est pas embarrassée de scrupules pour faire un coup d’Etat dans le passé, il n’y a pas de raison d’avoir des scrupules à faire un mauvais coup de l’Etat contre les entreprises dans le présent. En attendant le boomerang dans le futur.





