Il a décidé de se mettre gracieusement au service des usagers de la route, en aidant à la fluidité routière à Abidjan. Voilà pratiquement 22 ans, que Guéi Nestor mène cette activité, pour laquelle il connaît très souvent bien des déboires. Nous avons pu nous en rendre compte le mercredi 6 avril 2022. Reportage.
Ce matin du mercredi 6 avril 2022, c’est le train-train quotidien au carrefour André Bar du quartier Akeikoi-extension d’Abobo. Un fait inhabituel attire l’attention des passants. Vêtu d’une chasuble de couleur fluorescente, avec des bandelettes grises placées horizontalement, des gants de la même couleur, un homme de teint noir, environ 1,60 mètre, la cinquantaine révolue, régule la circulation. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’arrive un automobiliste. Le régulateur lui fait signe de s’arrêter, mais l’automobiliste n’obéit pas. Alors, il se met face à lui, le contraignant à stopper son véhicule. Puis il invite les piétons à traverser sans courir. Il n’en fallait pas plus pour irriter le conducteur. Après la traversée des piétons, il fait signe poliment à l’automobiliste de passer. Lequel démarre en trombe, et l’injurie tout de même, en s’en allant. La circulation étant décongestionnée, le régulateur bénévole quitte les lieux, à bord d’un autobus qui assure le trajet Abobo Akeikoi-Gare nord Adjamé. Nous embarquons avec lui. A l’intérieur du mastodonte, il nous explique qu’il s’appelle Guéi Nestor. Et qu’il régule gratuitement la circulation sur les routes d’Abidjan, depuis l’année 2000. C’est la modeste contribution qu’il entend apporter au développement de son pays. D’où sa devise « Né pour servir, si je ne le fais pas, qui le fera ? » écrit au dos de son chasuble.
Pour avoir constaté un ralentissement aux feux tricolores du carrefour des lycées modernes 1 et 2 d’Abobo, Guéi Nestor descend et se met aussitôt au travail. Il parvient à désengorger le carrefour en moins d’une dizaine de minutes, alors que les agents de la police municipale qui y sont postés, s’étaient mis à l’ombre.
Une dame de teint clair, probablement la responsable de ces agents, vient lui demander de quitter les lieux. Réticent au départ, celui-ci décide finalement de partir parce que la dame ne veut entendre aucune explication. Il se retrouve peu après à l’intersection des voies venant du camp commando, des lycées modernes 1 et 2 et de la voie venant de la mairie. Il y régulait tranquillement la circulation, quand deux agents de la Police nationale, du service de régulation de la circulation l’approchent et lui disent que leur chef qui est également une dame, veut le voir. Interrogé par celle-ci qu’il a fini par rejoindre, Guéi explique que le travail qu’il fait, s’inscrit dans la même optique que le leur. Elle demande à Guéi Nestor de lui remettre ses coordonnées. Afin qu’elle intervienne pour qu’il exerce cette activité pour le compte de la Police nationale. Laquelle emploie des personnes pour une période de 6 mois, avec un revenu mensuel de 150 000 F CFA. Guéi lui remet aussitôt ses coordonnées, non sans l’avoir remercié. Se disant très affamé par la suite, Guéi Nestor part se restaurer non loin de là. Après son repas, un automobiliste qu’il a reconnu, le conduit et nous avec lui, du rond-point de la gendarmerie aux feux tricolores du quartier Banco. De là, toujours avec nous, il emprunte un express 776 de la Sotra en direction de Cocody. Il descend en face de l’Ecole de la gendarmerie et se rend à la paroisse catholique Saint Albert le Grand, pour confier le reste de sa journée à Dieu.
Des déboires avec des automobilistes
C’est sur le tronçon situé entre l’immeuble Skypark et le siège de la société Alios à Treichville, que nous nous retrouvons avec lui par la suite. La circulation se déroulait bien quand, contre toute attente, le conducteur d’un véhicule de type tout terrain de couleur rouge, décide de contourner le rond-point, en allant en sens inverse. Dès que Guéi Nestor aperçoit le véhicule sortir de la file, il court à toute vitesse, et se met à genoux sur sa trajectoire, avant qu’il atteigne la voie qu’il espérait emprunter. Surpris, le chauffeur n’a d’autre choix que de freiner, en le percutant légèrement à l’épaule. Sans prendre le soin de s’enquérir de son état, avant toute chose, le conducteur fait plutôt marche arrière d’abord. Guéi Nestor se relève en palpant son épaule. Il n’ a rien de bien grave. Finalement conscient tout de même de ce que son acte, aurait pu lui causer plus de mal, l’automobiliste qui est retourné dans la file des véhicules s’excuse, arrivé à la hauteur de Guéi Nestor. Les badauds commentaient encore le fait quand, un autre automobiliste, à bord d’un véhicule de tourisme de trois portières, sort de la file de véhicules dans laquelle il se trouve, pour tenter de dépasser au rond-point ses prédécesseurs. Guéi se pointe aussitôt devant son véhicule, lui demande de reprendre sa place dans l’embouteillage, et se met à genoux devant lui. Le conducteur descend et saisit Guéi au collet. Il menace de lui porter main, s’il lui barre une fois de plus la route. En dépit de cela, Guéi campe sur sa position. Le conducteur remonte dans son véhicule et s’apprête à démarrer en allant contre lui, quand plusieurs passants se précipitent pour lui demander de renoncer à cela. Il redescend de la voiture, le saisit encore au collet, veut lui assener un coup de poing. Mais, les témoins s’interposent. Visiblement, Guéi Nestor semblait souffrir du traitement que lui infligeait ainsi cet homme, qui le secouait chaque fois qu’il le prenait par le collet. Pour autant, il n’était pas prêt à se laisser intimider. Les témoins continuent de calmer le conducteur, quand deux policiers arrivent. Ils interrogent tous les deux. Au moment des explications, l’automobiliste montre une carte professionnelle. A la vue de la pièce, les policiers demandent calmement à Guéi de lui céder le passage. Ce qu’il fait et reprend par la suite son travail comme si de rien n’était.
Humaniste dans l’âme
Toujours à Treichville, il quitte le rond-point en direction du quartier Arras qui n’est pas loin de là. Le soleil s’est déjà couché. Il pleut fortement et l’on tend vers le crépuscule, avec un ciel assombri. Mais, cela ne l’empêche pas de continuer à réguler la circulation. Une trentaine de minutes plus tard, Guéi Nestor se positionne au carrefour situé non loin de la clinique La Rosette, sur la rue 38. Bien que totalement trempé, il continue inlassablement le travail qu’il s’est assigné.. La nuit est à présent tombée, il sort alors sa torche pour guider les automobilistes. Il se rend aussi utile à d’autres personnes, telle cette dame, bloquée devant la clinique, après une visite médicale, par les torrents d’eau qui descendaient du ciel. Agée d’environ soixantaine ans, elle demande à l’une des employées de faire signe à Guéi. Afin qu’il arrête un express de la Sotra pour la Riviera, où elle se rend. Celui-ci parvient à le faire. Etant donné le niveau d’eau qui était monté au point d’atteindre la sexagénaire aux genoux, Guéi la porte au dos jusqu’à l’autobus. Après quoi, il revient devant la clinique pour savoir s’il y a d’autres personnes, qui manifestent le même besoin. Pour toute réaction, les employées de la clinique l’ovationnent. « Nous vous remercions. J’avoue que si j’avais su que vous alliez poser un tel acte, je vous aurais filmé et publié l’élément sur les réseaux sociaux », s’exclame avec la voix étreinte d’émotion, une jeune dame en blouse blanche. Touché par cette marque de reconnaissance, Guéi Nestor arborant un large sourire, remercie la dame. Après quoi, il retourne à Abobo et toujours nous avec lui, à bord d’un camion, dont le chauffeur est l’une de ses connaissances, qui passait par là. Chemin faisant, nous tombons dans un bouchon après le pont piéton situé non loin de la station Shell sur l’axe camp gendarmerie Agban Yopougon. Guéi Nestor qui pensait avoir achevé sa mission pour ce jour, descend du véhicule, retrousse ses manches et se remet en action. Il décante la situation en quelques minutes. Soutenu par quelques badauds, il aide à redémarrer un taxi tombé en panne. En guise de remerciement, le conducteur nous dépose à la gare d’Abobo, en même temps que ceux qui venaient de l’aider à faire redémarrer le taxi. C’est là que s’achève enfin…cette journée du régulateur bénévole de la circulation routière à travers la ville d’Abidjan. Sorti de chez lui à 8 heures 30 minutes, c’est finalement après 21 heures qu’il regagne le domicile. Epuisé, l’homme rentre tout de même heureux, d’avoir honoré son engagement quotidien vis-à-vis de la société. Et ce, conformément à sa devise : « Né pour servir, si je ne le fais pas, qui le fera ? ».
Junior Jeremy





