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Politique

Ils sont fous, et alors ?

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En 1994 un de mes amis, le photographe Dorris Haron Kasco, avait publié un livre sur « les fous d’Abidjan », dans l’espoir de nous amener à nous intéresser à ces êtres qui sont issus de notre société, de nos familles, mais qui nous sont si lointains. Oui, les fous, les folles, on ne les voit pas. Nos regards indifférents glissent sur eux, sans les voir. Ils sont souvent complètement nus, font leurs besoins sans se cacher, mais même cela ne nous indispose plus. Ils vivent dans la crasse, mangent dans nos poubelles, dorment on ne sait où, meurent on ne sait comment, mais nous, on s’en fout. Parce qu’ils sont fous. Les classons-nous encore dans la catégorie des humains ? Pas si sûr. Rêvent-ils, pensent-ils, aiment-ils, souffrent-ils ? Nous n’en avons cure. On ne s’intéresse à eux que lorsqu’ils deviennent violents ou vraiment gênants par leur impudicité ou leur saleté. On a plus de compassion pour les animaux que pour ces personnes frappées par la maladie. On oublie souvent que la folie n’est rien d’autre qu’une maladie qui peut frapper n’importe lequel d’entre nous. Dans ce monde qui va si vite, où tous les repères sont brouillés, où la seule valeur qui compte désormais est l’argent, le matériel, personne, je dis bien personne, n’est à l’abri de cette maladie. Un spécialiste des maladies mentales m’a expliqué que lorsque notre pays traverse une crise grave comme celles que nous avons connues en 1999, 2002, puis en 2010-2011, le nombre de malades mentaux augmente de manière significative. Et ces maladies mentales ne visent pas une catégorie de personnes bien précise. Cela veut dire que chacun d’entre nous peut en être touché à tout moment de notre vie

Une de mes sœurs qui souffre de troubles psychiques avait été internée à l’hôpital psychiatrique de Bingerville. Un jour où j’ai été lui rendre visite, j’ai été interpellé par une dame à l’aspect repoussant assise dans un couloir. Je l’ai regardée sans la reconnaitre. C’est elle qui m’a dit qui elle était. Elle était la femme de l’un de mes amis. Elle était enseignante et j’étais à mille lieues de l’imaginer dans cet endroit. Quand je suis sorti de l’hôpital, j’ai appelé mon ami qui m’a confirmé que son épouse était bel et bien atteinte de troubles psychiques et c’était le drame qu’il vivait en silence, n’osant pas en parler à ses amis. Par commodité ou paresse intellectuelle, certains parmi nous classent cette maladie dans la sorcellerie, cette sorcellerie qui sert à nous dédouaner de nos responsabilités.

Notre société se désintéresse tant du sort des personnes atteintes de troubles psychiques que nous n’avons construit qu’un seul hôpital psychiatrique, pour une population de plus de vingt-cinq millions d’habitants. Dans la quête de notre émergence, nous construisons des hôpitaux partout, des CHU et des CHR aussi modernes les uns que les autres, mais pas une seule fois nous n’avons pensé à construire des hôpitaux psychiatriques pour nos frères et sœurs atteints de maladies mentales. Parce que les fous, on s’en fout. Alors, lorsqu’on ne laisse pas les fous errer dans les rues et se débrouiller pour survivre en mangeant nos détritus et en buvant l’eau de nos caniveaux, on va les cacher dans les « camps de prière ». Pour se donner bonne conscience. Avez-vous déjà visité un de ces camps ? Des pasteurs ou prophètes auto-proclamés prétendent y soigner des malades, surtout ceux atteints de troubles psychiques, par des prières. Et les malades mentaux y sont enchaînés, battus véritablement torturés, affamés, pour faire sortir le « mauvais esprit » qui les habiterait. Beaucoup d’entre eux meurent dans ces camps, dans l’indifférence générale. Qui se tracasse pour un fou ou une folle qui meurt ? Aucune autorité n’a jamais pris le soin d’aller voir ce qui se passe dans ces fameux camps de prière que l’on trouve désormais dans pratiquement tous les villages. Les parents qui y envoient leurs malades savent tous comment ils y sont traités, mais ils préfèrent fermer les yeux et la bouche, heureux qu’ils sont de s’être débarrassé de ces fous qui jettent la honte sur leurs familles.

Ne nous trompons pas. Le prochain fou peut être l’une des personnes qui lisent en ce moment cette chronique. Alors, cessons d’être indifférents au sort des ceux que cette maladie a frappés. Apportons-leur notre compassion, notre soutien. Que notre société prenne en charge leurs soins, car la folie se soigne. Une personne atteinte de troubles psychiques n’est pas condamnée à vivre toute sa vie dans cet état. Ils sont nombreux, ceux qui en ont été guéris, parce que soignés correctement par des personnes compétentes.

Venance Konan


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